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En faveur d'une agriculture familiale

En faveur d'une agriculture familiale - La souveraineté alimentaire favorise la sécurité, article paru dans Le Devoir du 8 octobre 2011

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Parmi les cinq grands thèmes qui sous-tendront les réflexions et les échanges tout au long du Forum international de l'économie sociale et solidaire, la question de la souveraineté et de la sécurité alimentaires fera l'objet, le 18 octobre, de cinq ateliers. Ce sera l'occasion d'échanger et de partager expériences et regards autour d'un fléau qui tue aujourd'hui encore 3,5 millions de personnes: la malnutrition. Les sujets qui seront abordés pendant ces ateliers seront introduits lors d'un déjeuner-conférence, présidé par Mario Renaud, directeur général du Centre d'étude et de coopération internationale (CECI).

On peut aujourd'hui le craindre: l'Objectif du millénaire pour le développement, adopté en 2000, consistant à réduire de moitié d'ici 2015 la proportion de la population qui vit dans l'extrême pauvreté et souffrant de faim chronique ne sera pas atteint, du moins si la tendance actuelle se maintient. Terrible conséquence de la crise financière, le nombre de personnes souffrant de la faim est remonté en flèche en 2009 pour atteindre un milliard de personnes, soit le sixième de la population mondiale, au lieu des 420 millions initialement visés.

Les solutions proposées pour éradiquer ce problème sont diverses, et le Forum fera une place à l'un des enjeux cruciaux de l'agriculture: la souveraineté alimentaire. L'objectif? Favoriser l'autonomie des pays, plutôt que la dépendance envers les denrées issues d'ailleurs, et privilégier les petits producteurs locaux et l'agriculture familiale, plutôt que les grosses entreprises internationales.

On cherche par ce biais à s'abriter des crises, à ne pas subir les contrecoups d'un marché qui échappe au contrôle des petits producteurs, à créer de l'emploi au niveau local et à assurer l'accès à des denrées alimentaires de qualité, à l'abri d'une hausse effrénée des prix. Pour de nombreuses organisations de coopération internationale, la souveraineté alimentaire est dorénavant l'un des meilleurs gages de sécurité qui soient.

«De plus en plus d'organisations, dont nous sommes, mettent la souveraineté alimentaire de l'avant pour favoriser la sécurité: il faut valoriser la production locale plutôt que l'importation internationale, explique Mario Renaud. Les organisations qui font partie de l'économie sociale et solidaire font la promotion d'une agriculture familiale qui vise à favoriser l'accès à la propriété et aux terres pour les familles, les populations rurales, plutôt que pour les travailleurs agricoles de grandes entreprises nationales ou internationales.»

Cette conception de la souveraineté alimentaire n'est pas une pratique marginalisée, condamnée à disparaître au profit de l'agro-industrie. Il s'agit d'une nouvelle donne incontestable du marché de l'agriculture à l'échelle mondiale. «Depuis le rapport de la Banque mondiale de 2008, nous sommes sortis du consensus de Washington des années 80, qui s'accorde à laisser au marché la direction des politiques. Depuis le milieu des années 2000, le mouvement va vers un meilleur équilibre, et le balancier penche davantage vers la valorisation de l'agriculture familiale», poursuit le directeur général du CECI.

Expériences multiples

Et, justement, les cinq ateliers qui porteront sur ce thème lors du FIESS seront autant d'occasions d'aborder les différents enjeux de la sécurité et la souveraineté alimentaires, tout en faisant un petit tour du monde. Des expériences faites dans plusieurs pays, du Nord au Sud, seront présentées pour éclairer et approfondir quelques-unes des réponses apportées au problème de la faim.

Le premier atelier retracera le succès d'initiatives de femmes, plus touchées que les hommes par la faim à l'échelle mondiale, menées au Brésil, au Burkina Faso et au Pérou. Le deuxième atelier se penchera sur l'enjeu majeur de l'accaparement des terres, à travers des exemples venus de la France et du Brésil. Dans les autres ateliers de la journée, on parlera également de politiques supranationales, à travers des exemples venus de l'Amérique du Nord, de l'Afrique de l'Ouest et de l'Asie du Sud-Est, de politiques publiques solidaires au Maroc et au Canada et enfin de la fixation des prix des denrées alimentaires, enjeu qui divise les producteurs et les consommateurs, à travers des exemples venus du Sénégal et du Japon.

Politiques publiques

Ces exemples d'initiatives abordent ainsi plusieurs enjeux de premier plan de la souveraineté alimentaire, notamment les politiques publiques.

Alors que le Rapport sur le développement dans le monde 2008 de la Banque mondiale, intitulé L'agriculture au service du développement, réclamait que davantage d'argent soit investi dans l'agriculture, et surtout mieux investi, Mario Renaud souligne le paradoxe d'un monde où l'argent est destiné à ceux qui en ont le moins besoin: «Un milliard de personnes souffrent de la faim, dont les 3/4 sont dans le monde rural. Aujourd'hui, environ 350 milliards de dollars investis annuellement sont dirigés vers des subventions agricoles dans des pays du Nord ou des régions urbaines des pays en voie de développement, alors qu'il n'y a qu'environ 15 milliards dirigés vers le développement agricole des pays les plus pauvres.»

Qui plus est, la souffrance alimentaire d'un sixième de la planète est en partie imputable à des responsabilités politiques. «De nombreuses situations de malnutrition et de pauvreté sont générées par de mauvaises politiques nutritionnelles, comme encourager des fruits importés plutôt que des fruits locaux. Les politiques publiques doivent valoriser les productions locales», avance Mario Renaud. Parmi les autres grands enjeux politiques figurent la question de la propriété des terres et de l'accès à la terre des populations rurales et des familles, la question de l'équité hommes-femmes mais aussi celle de la jeunesse, ainsi que la problématique de l'accès à l'eau, de plus en plus rare, source croissante de luttes géopolitiques.

Nécessaire optimisme

Malgré tout le chemin qu'il reste à parcourir, Mario Renaud insiste sur la nécessité de rester optimiste et de prendre pour exemples les politiques et programmes d'investissement qui sont menés au Burkina Faso, au Mali ou au Sénégal et qui vont dans cette direction.

Même si cette région souffre particulièrement des effets des changements climatiques, Mario Renaud refuse en effet d'assombrir le tableau: «L'agriculture dans ces régions est complexe, mais elle est possible», estime-t-il. Et, en matière de solidarité, le Québec, avec son «expertise de bonnes pratiques en souveraineté alimentaire, par la valorisation de ses produits locaux», pourra se révéler être, au cours du FIESS, un lieu de réflexion privilégié sur l'avenir de la sécurité alimentaire à l'échelle mondiale.

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Assïa Kettani

Collaboratrice du Devoir